Les Témoins de Jéhovah : la prison ou l'exclusion ?

© Gilles Briche

 

Nathalie Lucas et Frédéric Lenoir soulignèrent dans leur enquête sur le phénomène des sectes l’amorce d’institutionnalisation des Témoins de Jéhovah en 1995 lorsqu’ils négocièrent avec le gouvernement en vue de l’obtention particulière d’un statut d’objecteur de conscience. Sur ce point, les deux sociologues ne manquèrent pas d’ailleurs de souligner toute l’ambiguïté de leur neutralité politique en temps de paix1. Les Témoins de Jéhovah refusèrent plus de trente ans le service national civil qu’il acceptèrent plus tard malgré l’adoption en 1963 de la loi n° 63 1255 relative à certaines modalités des obligations imposées par la loi sur le recrutement2. Lors de l’année qui suivit l’établissement du statut, on rappelait dans certaines congrégations de France que de jeunes frères continuaient d’endurer la persécution et l’on se plaisait à citer notamment les noms des frères Raiser et Ghaguenay parmi d’autres qui dans les années 50 témoignèrent de leur loyauté, de leur fidélité et de leur neutralité purgeant à cette époque là, pour certains 7, 8 voire 9 années de prison ! Au total, en 1992, l’Association Cultuelle les Témoins de Jéhovah de France recensa 7593 condamnés pour insoumission parmi les siens pour un montant cumulé de peines de prison élevé à 8383 années 3!

 

Une note de synthèse du Béthel indique bien que c’est à partir de la perception d’une position historique et congruente d’exclusivisme des Témoins de Jéhovah quant à leur opposition religieuse à l’usage personnel des armes et à une irréductible et irrationnelle prise de position contre toute forme de service national civil que le Ministère de la défense accepta de prendre en considération une possibilité de sortir les Témoins de Jéhovah de l’impasse dans laquelle ils s’étaient fourvoyés.

 

Le Béthel, non sans avoir pris ombrage d’initiatives individuelles, normalisa sa position sur l’acceptation d’un service civil national. La modification intervenue à ce niveau telle que nous la connaissons fut imposée en partie aux hiérarques du Béthel de France par Christian Paturel avocat Témoin de Jéhovah qui en assurant à partir de 1989 la défense de nombreux jeunes appelés ne cessa de rapprocher globalement les Témoins de la société. Pourtant il n’émit aucune critique idéologique contre l’arbitraire de la position de son Eglise sur le tribut qu’elle préleva parmi ses jeunes membres qui sacrifièrent de longs mois de leur vie en n’acceptant pas un statut que leurs cadets se virent imposer finalement sans y consentir ou y déroger non plus.

 

Deux ans avant la percée du ministère de la défense, lors d’un Colloque tenu à l’Assemblée nationale le 26 novembre 1993, Jean Claude Pons, porte parole des Témoins de Jéhovah rappelait aux côtés de l’avocat Ardéchois qu’« en son âme et conscience, le Témoin de Jéhovah qui se réfère au christianisme ne peut solliciter le service civil. Celui qui demanderait le statut d’objecteur se placerait de lui-même hors de la communauté. Mais si une forme d’astreinte au service civil était imposée, des centaines de Témoins de Jéhovah accepteraient de s’y plier 4». Les termes de l’équation étaient ainsi clairement connus : celui qui demanderait le statut d’objecteur s’exclurait de lui-même de la congrégation ! Hors cette solution point de salut ! En revanche, si une autorité autre que celle qui régulait le comportement du Témoin, à savoir l’Etat, contraignait les appelés Témoins de Jéhovah à accepter l’alternative à la prison, Jean-Claude Pons s’engageait alors à ce qu’une centaine de Témoins de Jéhovah, soit à dire le contingent entier de ses fidèles, s’y plie volontiers et alors plus aucun Témoin de Jéhovah objecteur de conscience ne peuplerait les geôles de la République et plus aucun ne serait renvoyé ipso facto de sa communauté religieuse! Il convient déjà de bien remarquer ici combien le mouvement semblait alors détenir les clés du Royaume : celles pour élargir mais aussi celles bien plus redoutable pour fermer l’entrée du paradis ! 

 

Il fut donc convenu, au cours de l’année 1996, d’informer les Témoins de Jéhovah de France d’une nouvelle disposition : désormais, face aux accusations selon lesquelles ils refusaient d’accomplir le service militaire, il fallait dire que la loi française prenait en compte leur situation. Sur 7 000 objecteurs de conscience recensés en France cette année-là, disait-on, moins de 10 % étaient Témoins de Jéhovah. Ces derniers étaient placés sous l’autorité du ministère des Affaires sociales qui les utilisaient dans différents organismes publics ou semi-publics.

 

Les Témoins de Jéhovah et l’armée : la prison ou l’exclusion ?

 

Bien avant que cette concession à l’Etat désengorge les prisons d’inoffensifs insoumis, c’est tout l’ubuesque de la situation des Témoins de Jéhovah, prisonniers d’une opinion et soumis à l’organisation depuis la seconde guerre mondiale, qui a surgi au détour de la comparution de huit jeunes appelés prévenus d’insoumission devant le tribunal correctionnel de Metz en 1991. C’est bien la problématique du rôle d’emprise qu’aura soulevée la présidente du tribunal correctionnel de Metz, et c’est bien celle de se demander en vertu de quoi la Société pouvait-elle imposer l’insoumission totale à ses membres en les menaçant d’exclusion détournant ainsi une lecture des Ecritures pourtant tolérante en ce qui concerne l’accomplissement d’un service civil imposé par César.

 

Retour
 


1 Luca N. et Lenoir F. Sectes Mensonges et idéaux. Ed. Bayard. Paris ; 1998. p. 49. « Ceux qui la pratiquent laissent venir le mal, en ne s’y opposant pas par un vote, mais ne s’y soumettent pas non plus quand il est installé ».

 

2 Loi n° 6312255 du 21/12/63 , relative à certaines modalité d'accomplissement des obligations imposées par la loi sur le recrutement. ( J.O. du 22/12/63 page 11.456.) http://www.chez.com/patricelion/ cf. Archives. Documents Archives. Dossier neutralité.

 

3 http://www.chez.com/patricelion/  Archives. Documents Archives. Dossier neutralité. B.

 

4 Blandre B. Témoins de Jéhovah, droit et justice. Mouvements Religieux. N° 181 – 182. Mai-juin 1995. p. 7.