Témoin de Jéhovah
Anniversaire de naissance :
La Tour de Garde du I février 2001 p. 13 interpellait les Témoins de Jéhovah sur les signes de démarcation qui permettent à leur entourage de travail de se retenir de les approcher pour les inviter à se joindre socialement à eux : ”En faisant clairement savoir que nous sommes chrétiens, nous prévenons certaines attaques insidieuses de Satan. Nos collègues veulent-ils se grouper pour jouer au loto, fêter un anniversaire de naissance ou célébrer Noël ? Il y en aura souvent un pour dire : “ Ne l’embêtez pas avec ça. Il (ou elle) est Témoin de Jéhovah” Il semble ainsi que les stéréotypes du style de vie des Témoins sur ce point leur permettent stratégiquement de se tenir éloignés de la sollicitation naturelle de pratiques sociales ambiantes. En précisant qu’il y aura bien quelqu’un qui les stigmatisera, il semble que la Société veuille dire autant qu’il appartient au Témoin de Jéhovah d’entretenir leur image de refus chronique de se joindre à un moment festif collectif au travail en invoquant certains traits distinctifs connus des témoins : refus de célébrer les anniversaires de naissance et de jouer au loto.
Au début du siècle passé, les Étudiants de la Bible fêtaient pourtant les anniversaires de naissance. Beaucoup possédaient un livret qui s’appelait Manne céleste quotidienne, et qui contenait un texte de la Bible pour chaque jour de l’année. Bon nombre de ces chrétiens glissaient dedans une petite photo de leurs amis Étudiants de la Bible aux pages correspondant à leurs jours de naissance. Cette pratique a été abandonnée avec la radicalisation opérée par le successeur de C.T. Russell. Au sujet de ce dernier, La Tour de Garde du 15 février 1909 (en anglais) raconte qu’à l’occasion d’une assemblée tenue en Floride, à Jacksonville, le président de la Société Watch Tower, fut invité à venir sur scène. Là, il a reçu comme cadeau-surprise pour son anniversaire du raisin, des ananas et des oranges.
C’est vers les années 20 que Rutherford semble avoir voulu déboulonner la statue du fondateur, empêcher toute velléité du culte de la personnalité attachée à Russell et réforma sa doctrine. Les Étudiants de la Bible fêtaient aussi la naissance de Jésus le 25 décembre et avaient même coutume de servir un repas de Noël aux bureaux de Brooklyn. Ils abandonnèrent donc la célébration de Noël ainsi que la célébration de tout anniversaire de naissance susceptible de perpétuer l’image et le souvenir du fondateur de la Watch Tower. Toutefois, si la célébration de la naissance de Jésus ait été considérée comme une pratique religieuse païenne, rien n’indiquait que la pratique de la célébration des anniversaires de naissance par suite ait dû recevoir une connotation autre que sociale.
Partant, si la Société reconnaît que dès l’antiquité, la commémoration du jour de la naissance a été une coutume associée, dans la forme, au calcul du temps et dans le fond à certains principes religieux primitifs [mais] que les vrais chrétiens aujourd’hui ne sont pas obsédés par l’origine et les éventuelles implications religieuses antiques de chaque usage et de chaque coutume, on est pas loin d’être en présence d’un double-bind si elle estime que pour un chrétien mûr marquer son anniversaire de mariage est une affaire personnelle, mais qu’il a de bonnes raisons de ne pas fêter les anniversaires de naissance (La Tour de Garde 15/10/ 1998 p. 31). En effet, si la Société affirme quelque chose puis qu’elle affirme quelque chose sur sa propre affirmation et que ces deux affirmations s’excluent, il y a communication paradoxale. La dissonance est réduite en partie par l’ajout du qualificatif mûr comme quoi un Témoin chrétien qui fêterait son anniversaire de naissance ou celle d’un tiers ne ferait pas preuve de maturité chrétienne. Cette disqualification explicite est acceptée parce que l’idéal de perfectionnement est à l’œuvre dans chaque Témoin et qu’il tire des bénéfices importants de son conformisme.
L’interdit qui pèse sur la célébration des anniversaires est donc implicitement cultivé. On risque de retrouver ad aeternam l’évocation de deux événements cruels relatés dans la Bible associés à deux anniversaires de naissance, l’un dans les temps pharaoniques et l’autre au temps du Christ toujours ressortis pour en tirer une implication universelle culpabilisatrice des anniversaires de naissance. Pourtant, lors du drame au stade du Heysel le 29 mai 1985, les tribunes du stade se transformèrent en champs de bataille mortel. Les affrontements entre les supporters de Liverpool et ceux de la Juventus de Turin firent 39 morts. Dans la bousculade, des corps furent piétinés et écrasés contre les grilles. Ce n’est pas pour cela que la pratique du football est moralement répréhensible et que les Témoins de Jéhovah doivent s’en abstenir. Jésus a ordonné à ses disciples de commémorer certes non pas sa naissance mais sa mort, encore qu’il n’ait pas donné d’indication de ne pas se souvenir de sa venue sur terre, n’empêche qu’il n’est jamais passé non plus pour un ascète ou un asocial et qu’il se livrait aux réjouissances festives de ses contemporains juifs. N’importe quel événement peut avoir son anniversaire y compris donc celui qui est consacré socialement à la coutume et la norme avec la naissance. Aujourd’hui, elle a une connotation psychosociale et culturelle universelle, elle est un marqueur temporo-spatial pour les activités pédagogiques en classe. La Société est consistante et inébranlablement s’en tient à son point de vue en refusant pour ses membres tous compromis. Elle forme une minorité qui doit réussir à influencer la majorité, il lui faut donc afficher une position et des normes irréductibles. Il faut qu’elle soit active et hétérodoxe, c’est à dire que ses normes doivent s’opposer aux normes majoritaires. Or, vivre au même rythme, c’est vivre ensemble, le temps est un construit social. Ainsi, marquer temporellement une sécession avec des rituels sociaux est révélateur d’une volonté de se démarquer de la logique sociale majoritaire. Sur les points de démarcation sociale comme le refus de célébrer les anniversaires, la Société ne dérogera jamais sur cet élément qui forme le noyau dur de la représentation sociale du Témoin de Jéhovah. Par conséquent, que les Témoins de Jéhovah forme un isolat social désolidarisé : but ou résultat ?
En définitive, marquer un anniversaire de mariage, si les conjoints veulent se rappeler ce jour joyeux et leur promesse de faire tout pour réussir leur vie à deux devrait être une affaire tout à fait personnelle tout comme se rappeler le jour de naissance de leur progéniture. A l’occasion de la célébration du jour anniversaire de naissance, les parents ont le droit d’éprouver de la fierté et du bonheur d’avoir désiré leur enfant et de partager tel moment en son honneur. L’argument invoqué par la Société pour tempérer l’ardeur des parents à organiser une petite célébration en l’honneur de leur enfant tient à dire que les parents ne devraient pas sur dimensionner l’ego de leurs jeunes enfants. Si le calendrier festif de la société permet au jeune individu de se structurer dans le temporo spatial, l’évitement avec la pratique ambiante des anniversaires de naissance crée alors un univers différencié et extra mondain chez l’enfant. Il est évident qu’à ne pas célébrer l’anniversaire de naissance d’un enfant, les parents Témoins de Jéhovah sont sûrs qu’il ne s’aliénera pas dans un individualisme dont la Société aurait à redouter la confiscation de la plus value de travail investie au profit de son autonomisation.